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septembre 2026

Le Petit Marrakchi

Le média indépendant de Marrakech et du Maroc

Archives pour août, 2026

🕌 – La médina de Marrakech : mille ans d’histoire, de remparts et de ruelles qui font tourner la tête.

Posté par Emmanuel le 19 août 2026 Ajouter 1 Commentaire

La médina de Marrakech n’est pas seulement un quartier : c’est une ville dans la ville, un organisme vivant qui respire, grince, chante, et qui aujourd’hui klaxonne un peu, il faut être honnête. Un autre monde. Une autre planète entourée de remparts, traversée de ruelles, animée par des artisans, des chats philosophes, des conteurs, des odeurs de cuir, de menthe, de bois, de poussière, d’épices, de vie. La médina de Marrakech est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, un classement qui reconnaît officiellement la valeur historique, urbaine et culturelle de ce labyrinthe millénaire. Pour ceux qui veulent un complément plus institutionnel de ce classement, la fiche dédiée à Marrakech sur le site de l’UNESCO détaille ce périmètre exceptionnel et son importance dans l’histoire de la ville.

Pour comprendre ce labyrinthe, il faut remonter à la première pierre, ou plutôt au premier tas de pisé posé par les Almoravides en 1062. Depuis, chaque dynastie a laissé sa couche : un palais ici, une mosquée là, un souk qui s’étire, un rempart qui se déplace, un jardin qui devient un quartier… et un quartier qui garde le nom du jardin disparu. Un mille-feuilles historique. Marrakech, quoi.

📑 – La grande histoire : des Almoravides aux Alaouites

Pour comprendre la médina de Marrakech, il faut oublier un instant les souks, les terrasses et les vendeurs de babouches. La ville que l’on traverse aujourd’hui est le résultat de presque mille ans de constructions, de destructions, de changements de pouvoir et de renaissances. Chaque dynastie a repris Marrakech à la précédente, parfois avec délicatesse, parfois beaucoup moins, et chacune a laissé quelque chose derrière elle. Une muraille, une mosquée, un palais, un quartier, un jardin ou simplement une nouvelle manière d’organiser la ville.

Tout commence autour de 1070, quand celui qui deviendra le premier Émir souverain des musulmans et chef des Almoravides Youssef Ben Tachfine, choisit la plaine du Haouz pour installer une nouvelle capitale au pied de l’Atlas. À l’origine, Marrakech est encore bien loin de l’immense ville que nous connaissons : un camp fortifié qui devient progressivement un centre politique, religieux et commercial. Sous leur domination, la ville s’organise. L’eau est amenée et distribuée, les marchés se développent, les premières grandes mosquées apparaissent et, au début du XIle siècle, Marrakech s’entoure de remparts. Le dessin général de la médina commence à prendre forme. Mille ans plus tard, ces murailles constituent toujours la frontière la plus évidente entre la vieille ville et Marrakech.

Qui étaient les Almoravides ?

Les Almoravides sont issus principalement de populations berbères sanhaja du Sahara occidental. À partir du XIe siècle, leur mouvement religieux et militaire se transforme en un véritable empire reliant les routes sahariennes,
le Maroc et une partie de la péninsule Ibérique.

À leur tête se trouve un émir. Leur pouvoir s’appuie autant sur une discipline religieuse rigoureuse que sur la maîtrise des routes commerciales. Marrakech devient le centre politique de cet ensemble immense et une charnière entre l’Afrique subsaharienne, le Maghreb et Al-Andalus.

En 1147, changement d’ambiance. Les Almohades prennent Marrakech aux Almoravides. Les nouveaux maîtres de la ville veulent marquer leur rupture avec leurs prédécesseurs et entreprennent de la remodeler.

La Koutoubia s’élève près de Jemaa el-Fna, une nouvelle kasbah royale est créée au sud de la médina, Bab Agnaou en contrôle l’une des entrées et de grands jardins sont aménagés, notamment du côté de la Ménara.

Marrakech n’est plus seulement une capitale : elle devient une vitrine du pouvoir. Son influence
s’étend alors très largement au Maghreb et jusqu’en Andalousie.

Qui étaient les Almohades ?

Le mouvement almohade naît dans les montagnes de l’Atlas autour d’Ibn Toumert et s’appuie notamment sur des tribus berbères Masmouda. Son nom renvoie à l’affirmation de l’unicité de Dieu, le Tawhid, placée au cœur de sa doctrine.

Après Ibn Toumert, Abd al-Moumin transforme ce mouvement religieux en une formidable puissance politique et militaire. L’empire almohade finit par englober une grande partie du Maghreb et de l’Espagne musulmane.

À la fin du XIIIe siècle, les Mérinides prennent à leur tour le contrôle de Marrakech. Mais ils choisissent Fès comme centre principal du pouvoir. Pour Marrakech, c’est une période beaucoup moins flamboyante.
La ville ne disparaît évidemment pas. Ses souks continuent de travailler, ses quartiers vivent, les échanges commerciaux se poursuivent et certains établissements religieux sont développés. Mais Marrakech n’est plus la capitale impériale qui commandait autrefois un territoire allant jusqu’à l’Espagne musulmane.
Cette relative mise en sommeil aura finalement un avantage : lorsque Marrakech retrouve le devant de la scène au XVIe siècle, une nouvelle dynastie dispose d’un formidable terrain pour la transformer.

Qui étaient les Mérinides ?

Les Mérinides sont une dynastie berbère zénète. Leur pouvoir se développe principalement dans le nord du Maroc,
avec Fès comme grand centre politique et intellectuel.

Leur époque est notamment marquée par le développement des médersas, des institutions religieuses et des grands centres d’enseignement. Marrakech demeure importante, mais n’occupe plus le premier rôle.

Avec les Saadiens, Marrakech reprend brutalement des couleurs. La ville redevient capitale et retrouve une place centrale dans le royaume.

C’est une période particulièrement spectaculaire pour la médina. Le palais El Badi est édifié, la médersa Ben Youssef prend sa forme monumentale, les tombeaux saadiens deviennent la nécropole de la dynastie et le Mellah est établi à proximité du palais royal.

Sous Ahmed al-Mansour, les richesses provenant notamment du commerce saharien et des relations avec l’Afrique occidentale alimentent une cour particulièrement fastueuse. Marrakech redevient une capitale que l’on veut montrer.

Qui étaient les Saadiens ?

Les Saadiens sont une dynastie chérifienne apparue dans le sud du Maroc, notamment dans la région du Drâa.
Ils revendiquent une ascendance liée au prophète Mahomet, ce qui renforce leur légitimité religieuse.

Leur ascension accompagne également la résistance marocaine face à l’expansion portugaise sur les côtes.
Leur puissance atteint son apogée à la fin du XVIe siècle.

À partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, les Alaouites prennent progressivement le contrôle du Maroc. Marrakech perd à nouveau son statut permanent de capitale, mais certainement pas son importance.

Les souverains Alaouïtes restaurent, transforment et réutilisent une ville héritée de six siècles de pouvoir dynastique. Marrakech reste une capitale du Sud, un centre commercial majeur et une ville royale, même lorsque le centre du pouvoir se trouve ailleurs.

Puis vient le XXe siècle. La ville sort franchement de ses murs. Guéliz apparaît, puis l’Hivernage, de nouveaux quartiers résidentiels et populaires se développent et Marrakech devient peu à peu l’agglomération que nous connaissons aujourd’hui.

Qui sont les Alaouïtes ?

Originaires du Tafilalet, dans le sud-est du Maroc, les Alaouites sont eux aussi une dynastie chérifienne. Ils s’imposent au XVIIe siècle et réunifient progressivement le royaume.

C’est toujours la dynastie régnante du Maroc. À Marrakech, son histoire se lit moins dans la création d’une nouvelle médina que dans la continuité et l’adaptation d’une ville déjà plusieurs fois centenaire.

🕌 – Jemaa el-Fna : le cœur battant de la médina.

Place Jemaa el-Fna au coucher du soleil, animée par la foule et les food stalls, avec la Koutoubia en arrière-plan.

Il y a dans la médina un lieu qui n’est pas seulement une place : c’est un cœur, un poumon, un axe vital. Jemaa el-Fna n’est pas un espace, c’est un souffle. Tout converge vers elle, tout repart d’elle. Les ruelles, les souks, les quartiers, les flux, les histoires, les odeurs, les voix : tout finit par se croiser ici, comme si la médina avait besoin de ce grand vide pour respirer.

La place naît avec les Almoravides, au XIᵉ siècle, lorsque Marrakech devient capitale. À l’époque, ce vaste espace ouvert sert de lieu de rassemblement, de marché, de justice publique. Les Almohades, puis les Saadiens, la conservent comme un centre civique et militaire, un point de contrôle entre la kasbah royale et la ville populaire. Jemaa el-Fna n’a jamais été un décor : elle a toujours été un outil, un espace fonctionnel, un carrefour stratégique.

Au fil des siècles, la place se transforme. Les caravanes y arrivent, les marchands y installent leurs étals, les conteurs y rassemblent les foules, les guérisseurs y proposent leurs remèdes, les musiciens y font vibrer les nuits. C’est un théâtre à ciel ouvert, un lieu où la médina se raconte, se montre, se vit. Quand la ville s’étend, quand les dynasties changent, quand les remparts se déplacent, Jemaa el-Fna reste. Elle demeure le centre nerveux, le point d’équilibre, l’espace où Marrakech respire.

Aujourd’hui encore, malgré les siècles, malgré les transformations, malgré le tourisme, la place garde son rôle premier : être le cœur vivant de la médina, son centre géographique, social et symbolique. Une place qui n’a jamais cessé d’être un monde.

🧱 – Les remparts : la colonne vertébrale de la médina

Les remparts sont le squelette de Marrakech. Ils ont été construits, détruits, reconstruits, déplacés, élargis, rétrécis. Bref, ils ont vécu plus de vies qu’un chat de la médina.

Aujourd’hui, ses 19 km sur 8 à 10 m de hauteur encerclent 600 hectares de ruelles, de maisons, de riads, de mosquées, de fondouks, de souks, de places, et de scooters qui roulent comme si les remparts n’existaient pas.

🗺️ – Les grands quartiers historiques : les piliers de la médina

Une médina n’a jamais été pensée comme un lotissement avec ses rues numérotées et son plan de circulation. Elle s’est construite par morceaux, autour d’un palais, d’une mosquée, d’un marché, d’un métier ou d’une communauté.

C’est pour cela que deux quartiers séparés de quelques centaines de mètres peuvent encore avoir des atmosphères complètement différentes. Il y a plus de 40 quartiers dans la médina, pas la peine de tous les connaître, juste ceux qui articulent la vie à l’intérieur des remparts, c’est déjà un bon début :

La Kasbah

Le quartier du pouvoir. Créée sous les Almohades autour de la citadelle royale, elle rassemble palais, mosquées, tombeaux Saadiens et Bab Agnaou. Ici, Marrakech ne commerçait pas : elle gouvernait.

Le Mellah

Le quartier historique de la communauté juive de Marrakech, créé au XVIe siècle près du palais. Ses rues, ses balcons et ses anciennes maisons donnent encore au quartier une physionomie très différente du reste de la médina.

Mouassine

Un Marrakech plus élégant et plus posé, organisé autour de sa mosquée, de sa fontaine et de ses souks. On y retrouve l’une des belles expressions de l’urbanisme Saadien.

Ben Youssef et le Mokhef

Autour de la médersa Ben Youssef, des foundouks et de l’ancien quartier des tanneurs se dessine un Marrakech de savants, de commerçants, d’artisans et de voyageurs.

Bab Doukkala

Longtemps tourné vers les routes du nord-ouest, c’est un quartier populaire, commerçant et très marrakchi, bien loin du décor parfois policé des rues les plus touristiques.

Riad Zitoun

Entre Jemaa el-Fna, Bahia et le sud de la médina, les deux grandes rues Riad Zitoun concentrent depuis longtemps commerces, demeures et circulation entre plusieurs centres majeurs de la ville.

Découvrir d’autres quartiers de la médina

Arset El Houta : vieux quartier résidentiel de l’est de la médina.

Arset Ben Brahim : habitat traditionnel et ruelles populaires.

Derb Dabachi : l’un des grands axes entre Jemaa el-Fna et l’est de la médina.

Rahba Kedima : autour de l’ancienne place marchande et des souks.

Kaat Ben Nahid : secteur historique autour de Ben Youssef.

Sidi Ben Slimane : quartier résidentiel du nord de la médina.

Zaouia Abbassia : autour de la zaouïa de Sidi Bel Abbès, l’un des sept saints de Marrakech.

…et bien d’autres encore…

🧺 – Les Souks : le bazar organisé depuis longtemps

Les souks de Marrakech sont presque aussi vieux que la ville et, dès l’époque almoravide, on y commerçait déjà sérieusement, et nul besoin de VRP. Avec le temps, artisans et marchands se sont organisés par métiers : les forgerons avec les forgerons, les teinturiers avec les teinturiers, les menuisiers avec les menuisiers… chacun sa rue et tout le monde savait où aller. Autour, les fondouks accueillaient les marchands de passage, leurs marchandises et parfois leurs animaux, faisant de Marrakech un véritable carrefour entre l’Atlas, le Souss, le Sahara et le reste du Maroc. Aujourd’hui encore, au détour d’une ruelle, on tombe sur un riad de la médina qui perpétue cet esprit d’accueil et de vie marrakchie.

On parle traditionnellement d’une vingtaine de souks, même si essayer de les compter précisément peut rapidement donner mal à la tête : les noms, les limites et les classifications changent selon les époques. Beaucoup portent encore aujourd’hui le nom du métier qui les occupait autrefois. Évidemment, le tourisme est passé par là et tu peux désormais trouver une babouche pratiquement partout, y compris là où personne n’en fabriquait historiquement. Mais en quittant les grandes allées commerciales, dont la colonne vertébrale est le Souk Sémarine, on entend encore les marteaux, on voit travailler le cuir, le bois ou le métal et l’ancien système réapparaît.

Les souks commencent au nord de la Place Djema el Fnaa, et ne sont donc pas seulement l’endroit où tu vas négocier pendant deux heures un objet dont tu ignorais l’existence cinq minutes auparavant, ils sont surtout l’un des derniers morceaux encore bien vivants de l’ancienne organisation de Marrakech.

🌴 – Les “Arset” : quand les jardins deviennent des quartiers

Les “arsets” étaient autrefois des jardins, vergers, terrains agricoles. Puis les remparts ont bougé, les dynasties ont construit, les jardins ont disparu, et les noms sont restés.

Aujourd’hui :

Arset Moussa (où se trouve le célèbre, magnifique et exceptionnel Riad Mumtaz… 😁 )
Arset El Maâch
Arset El Bilk

sont des quartiers urbains, intra-muros, vivants, sans un seul palmier. Mais le nom raconte leur passé, et c’est ça, Marrakech : une ville où les noms sont des archives.

🚪 Les 14 portes : les personnalités de la médina

Les remparts n’étaient pas seulement faits pour empêcher les gens d’entrer. Leurs portes organisaient la relation de Marrakech avec l’extérieur : routes commerciales, villages, jardins, montagnes, caravanes et autres villes du royaume.
La médina compte 14 portes pour l’accès extérieur, chacune avec son caractère. Bab Agnaou, la star photogénique. Bab Doukkala, la costaud. Bab Debbagh, la porte à cinq coudes (oui, cinq). Bab Er-Robb, qui contrôlait le vin. Bab El Khemis, la porte du jeudi. Bab El Jdid, la porte qui voit passer tout le monde.

Bab Agnaou

Porte monumentale de l’époque almohade, elle marquait l’entrée prestigieuse de la kasbah royale. Plus qu’un passage, une affirmation de pouvoir.

Bab Doukkala

Grande sortie historique vers le nord-ouest, elle reliait la médina aux routes des Doukkala. Aujourd’hui encore, c’est l’un des points de transition les plus nets entre vieille et nouvelle ville.

Bab el-Khemis

Au nord-est, cette porte est indissociable du grand marché populaire du jeudi. Une ouverture commerciale majeure depuis des siècles.

Bab er-Robb

Au sud-ouest, elle contrôlait l’axe vers l’Atlas et les routes du Sud. Son nom rappelle le passage du “robb”, le vin cuit, autrefois surveillé ici.

Bab Aylan

Porte de l’est de la médina, plus discrète mais essentielle pour les quartiers populaires de ce secteur. Une ouverture tournée vers les anciennes routes tribales.

Voir les autres portes de la médina

Bab Debbagh : Porte historique des tanneurs, avec son célèbre passage à 5 coudes. Elle reliait le quartier des artisans aux zones extérieures de travail et de commerce.

Bab Ghmat : Ancienne ouverture vers la route de Ghmat et le sud-est. Une porte liée aux circulations anciennes entre Marrakech et les villages de l’Atlas.

Bab Ahmar : Située au sud-est, elle servait de passage secondaire vers les jardins et les zones agricoles. Une porte modeste mais extérieure, longtemps utilisée par les habitants.

Bab Nkob : Ouverture vers l’avenue Mohammed V et la ville moderne. Une porte qui accompagne la transition entre médina historique et Marrakech contemporain.

Bab Jdid : aujourd’hui l’un des grands passages entre la médina, l’Hivernage et le secteur de l’hôtel La Mamounia, le fleuron de l’hôtellerie à Marrakech.

Bab Irlhi : Petite porte du sud-ouest de la médina, ouverte pour faciliter l’accès à la Kasbah. Elle servait autrefois de passage secondaire vers l’extérieur, discrète mais bien réelle dans le système défensif des remparts.

Bab Ksiba : La porte de la “petite Kasbah”, ajoutée par les Saadiens pour relier le quartier royal à l’extérieur. Une ouverture stratégique, modeste en taille mais essentielle pour les mouvements autour du palais.

Bab el Makhzen : Porte liée au domaine du palais royal, utilisée pour les accès officiels et les circulations administratives. Elle donnait bien sur l’extérieur, même si son usage a été fortement contrôlé au fil des dynasties.

Bab el Raha : Ouverture occidentale des remparts, proche de Bab Doukkala. Une porte secondaire mais extérieure, utilisée pour rejoindre les jardins, les zones agricoles et les pistes menant vers les Doukkala.

À celles-ci s’ajoutent différentes ouvertures anciennes ou plus récentes, certaines ayant été modifiées ou percées afin d’adapter les remparts à l’évolution de Marrakech et de sa circulation, ainsi que des portes intérieures qui permettaient la communication inter-quartiers comme Bab Fteuh pour aller vers Laksour et Mouassine, ou Bab Taghzout du côté de Ben Slimane…

Quatorze portes pour entrer. Quatorze façons de se perdre juste après, mais heureusement de découvrir en flânant.

📢 – Marrakech, un chaos parfaitement logique

La médina de Marrakech est un mille-feuille historique où tout finit par avoir du sens : les remparts qui bougent, les jardins qui deviennent des quartiers, les portes qui racontent des histoires, les ruelles qui se faufilent, les noms qui survivent, les habitants qui donnent vie à tout ça, et pour ceux qui aiment plonger encore plus loin dans les histoires de Marrakech, il existe un endroit où la ville se raconte autrement : les Échos du Mumtaz.

La médina, c’est ce qui est dans les remparts. Les Arsets sont des anciens jardins devenus quartiers. Les portes sont les gardiennes du temps. Et Marrakech reste Marrakech : un joyeux chaos millénaire.

Emmanuel

Le pense-bête du Petit Marrakchi

Naissance de Marrakech

Construction de la grande enceinte Almoravides

Longueur et hauteur des remparts

Population intra-muros

Superficie intra-muros

Périmètre UNESCO

Nombre de souks par activité

Nombre de quartiers

Nombre de portes

En 2024, la population de Marrakech est estimée à 1 014 813 habitants.

Avec ses 600 hectares de surface, la médina de Marrakech est la plus grande du monde, mais la 2ème en densité, devancée par Fès avec ~38000 hab/km² contre ~19000 pour Marrakech

Avec 18 à 20 souks différents, c’est le réseau de zones artisanales et commerciales la plus grand du monde.

Les quartiers de Marrakech : la médina n’est que le début

Pendant plusieurs siècles, raconter Marrakech revenait presque à raconter sa médina. La ville était derrière ses murs et, passée une porte, commençaient les jardins, les cultures, les routes et les villages.

Ce n’est évidemment plus vrai. Marrakech a depuis longtemps débordé de ses remparts. À l’ouest, au sud et au nord sont apparus de nouveaux quartiers, certains désormais aussi connus que plusieurs secteurs de la vieille ville.

Préparer son voyage à Marrakech : checklist avant de partir

Posté par Emmanuel le 13 août 2026 Ajouter 1 Commentaire

Partir à Marrakech ne demande pas l’organisation logistique d’une expédition sur l’Annapurna, mais entre ceux qui arrivent avec un passeport périmé, ceux qui découvrent que leur forfait téléphonique est dépouillé dès le mode avion désactivé, et celles qui pensent aux 8 paires de chaussures mais pas au câble du téléphone, il est de bon ton de procéder à une petite vérification avant le départ afin d’éviter cette montée dans les tours qui se transforme généralement en engueulade maison.

Rien de très compliqué. Juste cinq minutes de bon sens avant de s’asseoir sur la valise pour enfin réussir à la fermer.

Préparer deux ou trois choses avant de partir, c’est donc plutôt une bonne idée. Programmer chaque heure de son séjour, beaucoup moins. Si tu es déjà en train de dresser la liste des 27 monuments à voir absolument, commence peut-être par lire mes quelques conseils pour visiter Marrakech sans transformer tes vacances en cahier des charges.

🛃- Le passeport : la seule chose vraiment indispensable

Pour entrer au Maroc, la carte nationale d’identité ne suffit plus, même pour un simple séjour touristique. Il faut un passeport en cours de validité couvrant toute la durée du séjour. ( Source Officielle – France diplomatie au 13 Août 2026 )

Contrairement à ce que l’on lit parfois, les autorités françaises n’indiquent pas une obligation générale de six mois de validité après le retour pour un voyageur français. En revanche, ton passeport doit impérativement être encore valable le jour où tu quittes le Maroc.

Vérifie donc sa date avant de réserver ton billet. Cela paraît évident, mais l’évidence disparaît généralement au moment où l’on commence à comparer les prix des vols à deux heures du matin.

Pense aussi à conserver dans ton téléphone :

– une photo de ton passeport
– ton billet de retour
– adresse et coordonnées de ton hébergement
– les coordonnées de ton assurance voyage ou de ta carte bancaire.

💡 Astuce personnelle : j’utilise le cloud gratuit proposé par Google, où tous mes documents importants sont en copie sur le Drive. Documents d’identité, permis, assurances, documents familiaux et bancaires utiles, ordonnances, visas éventuels…
Tout ceci ne remplacera évidemment jamais les originaux, mais cela peut grandement faciliter certaines démarches en cas de perte, et je le répète : c’est gratuit !

🎫- Le billet d’avion : va sur le site de la compagnie aérienne !

Façade moderne de l’aéroport de Marrakech avec sa structure géométrique, ses ouvertures circulaires et des voyageurs devant l’entrée.
L’aéroport de Marrakech : première étape du voyage avant de plonger dans l’énergie de la ville.

Beaucoup de voyageurs passent encore par des tours opérateurs soit en agence, soit en ligne. Je ne saurais trop recommander de réserver ses billets d’avion directement auprès de la compagnie aérienne. Personnellement, c’est ce que je fais, car quand tout va bien, ça ne change pas grand-chose, mais quand les boulons commencent à sauter de partout, vol modifié, erreur de réservation, remboursement, etc… avoir un intermédiaire supplémentaire entre la compagnie et toi peut rapidement transformer ton téléphone en instrument de torture.

Parallèlement, le voyagiste a un coût, et il est inclus dans le prix que vous payez… ça peut faire quelques tajines au final…

Sur les sites des compagnies aériennes, surtout chez les low-cost, faites juste attention quand vous arrivez aux bagages. Ces sections sont de vrais casse-têtes, des terrains minés. Progressez donc doucement, et sans gosses dans les pattes.

💶 – Les dirhams : inutile de remplir une valise de billets

La monnaie marocaine est le dirham, généralement abrégé en DH ou MAD. À titre de repère, l’euro tourne généralement autour d’une dizaine de dirhams ; vérifie le cours du jour avant de changer.

Le dirham n’étant pas librement convertible, il est inutile, et souvent peu avantageux, d’en chercher avant le départ. Cela s’applique même à toutes les monnaies. Quand tu vas à l’étranger, ne change jamais tes euros pour une autre devise en France. Tu pourras changer tes euros dans une banque ou dans un bureau de change officiel à Marrakech. Le meilleur se trouvant à côté de la place Djemaa el Fna, Hôtel Ali et bureau de change institutionnel, ou tu en trouveras forcément un près de ton hébergement à Marrakech.

Les cartes bancaires sont acceptées dans les hôtels, les restaurants importants et de nombreux commerces. En revanche, dans les souks, les petits cafés, les taxis ou chez certains artisans, les espèces restent souvent beaucoup plus pratiques. Au Maroc, « cash is King », enfin, après Mohamed VI bien évidemment.

L’idéal est donc de disposer :

– d’une carte bancaire qui fonctionne à l’étranger ;
– d’un peu d’argent liquide pour le début du séjour ;
– de petites coupures une fois sur place.

Vérifie avant de partir les frais appliqués par ta banque aux paiements et aux retraits hors zone euro. Le Maroc est proche, certes, mais pour ta banque, Marrakech n’est pas Marseille avec des palmiers.

Évite également de repartir avec une fortune en dirhams : leur importation et leur exportation sont réglementées. Pour un voyage classique, le plus simple reste de retirer ou changer progressivement selon tes besoins.

☎️ – Téléphone et Internet : attention au roaming

Le Maroc ne fait pas partie de l’Union européenne. Ton forfait français n’y fonctionne donc pas nécessairement dans les mêmes conditions qu’en France.

Avant le départ, regarde précisément ce que ton opérateur facture pour :

– les appels
– les SMS
– l’utilisation d’Internet mobile
– la réception des appels.

Si ton forfait n’inclut pas le Maroc, coupe les données en itinérance avant l’atterrissage.

💡 Astuce personnelle : Une carte SIM locale ( 20dhs + 30dhs de données mobiles chez Maroc Télécom, Orange… ) ou une eSIM touristique ( Holafly… ) peut être beaucoup plus économique pour utiliser WhatsApp, Google Maps et partager les trente-sept premières photos de ton tajine. Ne prends pas à l’aéroport, ce sera au moins 200dhs. Tu trouveras tout ce que tu veux en ville dans une agence, les nombreux kiosques à journaux, ou les petits « hanout », épiceries de quartier.

Télécharge également avant de partir :

– le plan hors connexion de Marrakech dans Google Maps
– tes billets d’avion
– ta réservation d’hébergement + adresse et coordonnées exactes
– éventuellement quelques traductions utiles.

Dans la médina, une carte hors connexion est parfois plus utile qu’un sens de l’orientation improvisé par ton égo.

🔌 – Prises électriques et chargeurs : pas besoin d’une centrale nucléaire

Chargeur de téléphone posé sur une table, rappelant l’importance d’emporter ses accessoires de recharge en voyage.
Le chargeur : l’allié indispensable pour rester connecté tout au long du séjour à Marrakech.

Le réseau marocain fonctionne généralement en 220 volts et 50 Hz. Les prises les plus courantes sont de type C et E, comme en France.
Si tu viens de France ou de la plupart des pays d’Europe continentale, tu n’auras normalement pas besoin d’adaptateur. Vérifie simplement que tes chargeurs indiquent une entrée compatible avec le 220–240 V, ce qui est le cas de presque tous les chargeurs récents.

En revanche, pense réellement à emporter :

– le chargeur du téléphone
– le bon câble USB-C, Lightning ou autre survivance technologique
– le chargeur de la montre si tu en portes une
– une batterie externe
– éventuellement un petit chargeur multiprise USB.

La batterie externe est particulièrement utile pendant une longue journée dans la médina. Entre les photos, les cartes, WhatsApp et les recherches désespérées du restaurant recommandé par le cousin d’un collègue, ton téléphone peut rendre l’âme bien avant toi.

📝 – Médicaments, ordonnance et petite pharmacie

Si tu suis un traitement, prends suffisamment de médicaments pour toute la durée du voyage, de préférence dans leur emballage d’origine. Garde également une copie de ton ordonnance, surtout pour un traitement particulier. Cela dit, les pharmacies marocaines sont généralement très bien approvisionnées et certains médicaments y sont plus facilement accessibles qu’en France.

Ajoute une petite pharmacie raisonnable :

– antalgique habituel ;
– désinfectant ;
– pansements ;
– traitement contre les troubles digestifs ;
– protection solaire ;
– répulsif selon la saison.


Pas besoin de transformer ta valise en antenne mobile de la pharmacie centrale. Marrakech possède évidemment des pharmacies avec le même système de garde qu’en France. Il s’agit simplement d’éviter de partir à leur recherche à minuit pour un médicament banal que tu avais déjà chez toi.

📋 – La checklist finale avant de claquer la porte

Avant de partir pour l’aéroport, vérifie une dernière fois :

  • – passeport valide pendant tout le séjour
  • – Billets aller-retour
  • – Adresse et téléphone de l’hébergement
  • – Carte bancaire autorisée à fonctionner au Maroc
  • – Quelques euros en espèces
  • – Assurance et assistance rapatriement
  • – Médicaments et ordonnance
  • – Téléphone débloqué si tu souhaites utiliser une SIM locale
  • – Données en itinérance désactivées si nécessaire
  • – Chargeurs, câbles et batterie externe
  • – Un pèse bagages
  • – Poids et les dimensions autorisés des bagages suivant la compagnie aérienne
  • – Un petit cadenas pour la valise
  • – Cartes et documents téléchargés hors connexion.


Si tout est là, tu peux partir tranquille, sans oublier ta femme bien sûr… 😁 Arrête, je sais que tu y as pensé…

Et si tu as omis un tee-shirt, une brosse à dents ou une paire de chaussettes, rassure-toi : Marrakech possède des magasins. Le seul objet réellement difficile à acheter une fois arrivé reste le passeport que tu as laissé dans le tiroir de l’entrée.

Et pour les petites astuces, les galères et les choses qu’on apprend surtout en vivant à Marrakech, tu peux aussi faire un tour du côté des Échos du Mumtaz, en complément des articles et du guide de Marrakech du Petit Marrakchi.

Bon voyage au pays du couscous.

Emmanuel

100000$ au soleil : le jour où Belmondo et Ventura ont retourné Marrakech et le sud Marocain

Posté par Emmanuel le 3 août 2026 Ajouter 1 Commentaire

Cent mille dollars au soleil : Belmondo, Ventura et le Marrakech de 1963

« Quand je pense qu’on a failli avoir des mots… »

C’est la réplique qui tue. Elle arrive après l’une des plus belles bagarres du cinéma français, lorsque Jean-Paul Belmondo et Lino Ventura comprennent enfin qu’ils viennent de se faire escroquer par la jolie brune, Pepa, interprétée par Andréa Parisy.

Il fut un temps où l’on pouvait entrer dans le palais de la Bahia avec Belmondo, Ventura et l’intention manifeste de démolir tout le mobilier. C’était avant…

Aujourd’hui, on y déambule gentiment au milieu d’une horde de touristes qui, pour la plupart, ne connaissent même pas l’existence de ce joyau du septième art. Derrière un groupe compact, entre deux téléphones levés vers les plafonds en cèdre et le magnifique patio du palais de la Bahia, on ne se doute pas qu’en 1963, Henri Verneuil y installait ses caméras et laissait deux des plus belles gueules du cinéma français se distribuer une quantité de bourre-pifs difficilement compatible avec la préservation du patrimoine marocain.

Le film s’appelle Cent mille dollars au soleil.

Il sortira en 1964, après avoir été tourné au Maroc l’année précédente.

Et si tu ne l’as jamais vu, autant te prévenir immédiatement : tu vas y retrouver la grande époque du « rock’n’roll », celle des années Audiard, nous sortons juste du tournage des « Tontons flingueurs », ce chef-d’œuvre qui traverse le temps. Au soleil ? Jean-Paul Belmondo, Lino Ventura, Bernard Blier, Gert Fröbe, Andréa Parisy, les dialogues du même Michel Audiard, les camions Berliet et les pistes marocaines… sans que personne ne ressente le besoin d’ajouter un super-héros en collant pour remplir la salle.

Mais pour nous, Marrakchis d’adoption, le véritable trésor du film ne se trouve pas dans le camion que tout le monde poursuit.

Il est tout autour…

Dans une place Jemaa el-Fna couverte d’automobiles, dans le quartier des tanneurs, dans les vieux foundouks du Moukef, dans les murs de la Bahia et dans cette lumière marocaine que le cinéma des années soixante savait filmer sans lui appliquer pléthor de filtres « coucher de soleil oriental » ou une quantité illimitée d’effets matrixés.

Cent mille dollars au soleil, c’est un western, une poursuite, une histoire de fric et de trahison.

Mais c’est aussi, presque involontairement, une extraordinaire archive du Marrakech d’avant.

Personnellement, je ne peux pas m’empêcher de faire le parallèle entre chaque image du film et le Maroc que je connais depuis vingt ans. De Jemaa el-Fna à Aït-Ben-Haddou, des routes de l’Atlas aux pistes du Sud, le frisson m’envahit à chaque virage.

Et le tout est enveloppé par la plume de Michel Audiard, la cerise sur le gâteau.

Cent mille dollars au soleil : un western avec les chevaux…dans le Berliet !

Le pitch : ( non pas le gâteau…): Castigliano, un transporteur un peu barbouze installé dans le sud Marocain fait l’acquisition d’un Berliet flambant neuf pour un transport un peu spécial de « sacs de ciment ». Mais comme il n’a aucune confiance dans les chauffeurs de sa flotte, il embauche un américain ( Steiner ) pour la mission, ce qui n’a pas manqué d’attirer l’attention de Rocco ( Belmondo, Bébel pour les intimes ) qui décide alors de subtiliser le fameux Berliet, et sa cargaison.
Et là, début des embrouilles.

Michel Audiard s’est occupé des dialogues dont quelques unes des ses expressions font encore tordre de rire les adeptes de l’artiste écrivain, et de tout une génération, il faut bien l’admettre…

Donc, après une soirée sournoisement bien arrosée, Rocco s’empare du fameux camion tout neuf et fait route vers le sud ou il pense fourguer la cargaison. Castigliano, furieux, lance alors Marec à sa poursuite. Marec, c’est Lino Ventura. Le poète que vous connaissez…
Henri Verneuil transforme alors le Maroc en farwest.
Les chevaux sont remplacés par des Berliet. Les selles deviennent des cabines surchauffées. Les saloons prennent la forme de garages, de gargotes poussiéreuses et d’hôtels perdus le long de routes dont on ne sait jamais très bien où elles conduisent.

Ici, pas un revolver. Sauf Rocco. Pour les autres, pelle, clé à molette, un cric, bout de pare-chocs ou une envolée lyrique à la Audiard. Et dans ce domaine là, la phrase peut faire beaucoup plus de dégâts.
En fait, toute la force du film repose sur trois manières différentes d’occuper l’écran, l’espace.

Belmondo: c’est le mouvement. Il provoque, sourit et manigance avec arrogance, et cette assurance qui finira par lui jouer des tours.
Ventura: c’est le poids. Démarche de bloc de granit, fragilité comprise, pas la peine de chercher un tutu dans sa garde robe…
Blier: C’est le verbe. Mitch-Mitch ne tarit pas de taquineries maison à chaque dépannage tout au long du film, tel le poète bienfaiteur à qui tu payes ta contribution sans même qu’il ne te parle d’argent…tout en finesse !
Et derrière eux, Audiard recharge.
Chez lui, les hommes ne parlent pas de leurs émotions, ils les emballent dans une insulte, les dissimulent derrière une plaisanterie ou les expriment directement en projetant leur interlocuteur dans le mobilier environnant. La fameuse poésie.
On pourrait presque regarder le film les yeux fermés.
Il resterait bien les moteurs, les coups, la poussière et la musique de Georges Delerue, celle qui accompagne notre pépère Mitch, et ses mots dévastateurs. Mais ce serait tout de même dommage, car il y a…Marrakech, et Essaouira ( Mogador ).

Marrakech en 1963 : quand le film devient une archive

Lorsque l’action revient à Marrakech, il se produit quelque chose d’étrange pour celui qui connaît la ville. On cesse presque de suivre l’histoire. On regarde derrière les acteurs.

On examine les façades, les rues, les véhicules et les passants. On essaie de reconnaître ce qui existe encore et de comprendre ce qui a disparu.

Le film n’avait évidemment pas pour ambition de réaliser un documentaire sur le Marrakech des années 1960. Pourtant, plus de soixante ans après son tournage, chacune de ces scènes est devenue un document historique.

Henri Verneuil filmait une poursuite. Il enregistrait aussi une ville.

Belmondo dans le quartier des tanneurs

Avant de retrouver Jemaa el-Fna, le film nous offre quelques images encore plus rares. Belmondo réapparaît dans les ruelles du secteur des tanneurs, du côté de Bab Debbagh et aux portes du Moukef, ou Moukhef selon les différentes transcriptions. C’est un Marrakech populaire, industrieux et sans maquillage.
Le cuir, les hommes, les animaux et les marchandises semblent encore partager le même espace. Rien ne paraît avoir été déplacé, nettoyé ou réorganisé pour faciliter le passage d’une équipe de cinéma.

Verneuil pose sa caméra au milieu de la vie. Et cette vie continue.

Le quartier des tanneurs existe toujours. Les méthodes de travail ont évolué, les ruelles ont changé et les visiteurs s’y aventurent désormais accompagnés de guides plus ou moins officiellement autoproclamés. Mais l’odeur, elle, a conservé une remarquable fidélité historique, oui, ça pue ! Il y a des patrimoines qui se contemplent. Celui-là commence par envahir tes narines.

Le Moukef et les foundouks de Marrakech

À proximité des tanneries se trouve le Moukef, l’un des vieux quartiers populaires de la médina de Marrakech. Le secteur, comme les quartiers voisins de Ben Youssef, abritait autrefois de nombreux foundouks. Le foundouk, c’était en quelque sorte le motel de l’époque. Mais un motel pour caravanes.
On y entrait avec ses marchandises et ses bêtes de somme. La cour centrale permettait de décharger les mulets, les chevaux ou les dromadaires. Le rez-de-chaussée servait d’écurie, d’atelier et d’entrepôt, tandis que les chambres de l’étage accueillaient les marchands. Ils venaient des campagnes du Haouz, des vallées de l’Atlas, du Souss et des grandes routes commerciales reliant Marrakech au Sahara. On y dormait. On y négociait. On y stockait les marchandises. On y réparait probablement ce qui avait souffert pendant le voyage. Et, comme dans tous les motels du monde, on devait aussi y raconter quelques histoires dont personne n’était réellement en mesure de vérifier la moitié.
Les foundouks étaient à la fois les hôtels, les entrepôts, les relais routiers et les plateformes logistiques de leur époque. C’est par eux qu’entraient dans Marrakech les marchandises, les voyageurs, les nouvelles et les rumeurs venues de très loin. La médina n’était donc pas uniquement un immense souk. Elle constituait le terminus d’un réseau commercial reliant les campagnes du Haouz, les montagnes de l’Atlas, les vallées du Sud marocain et, au-delà, les routes transsahariennes. Aujourd’hui, le quartier a changé, mais l’esprit subsiste encore dans quelques lieux emblématiques, comme le restaurant Le Foundouk, qui perpétue à sa manière l’âme de ces anciennes maisons-caravanes.

En faisant traverser ce quartier à Belmondo, Henri Verneuil pensait probablement filmer une transition entre deux scènes. Il enregistrait en réalité les dernières images d’un Marrakech encore profondément organisé autour des caravanes, de l’artisanat et du commerce traditionnel. Un monde qui, en 1963, n’avait pas encore tout à fait disparu.

À cette époque, un riad n’était pas un hôtel

Et puis il y avait les riads.
Ou plutôt, il y avait ces grandes maisons silencieuses derrière lesquelles on passait sans savoir exactement ce qu’elles dissimulaient. Dans le Marrakech de 1963, le riad à Marrakech n’évoquait pas encore une catégorie d’hébergement touristique, une piscine photographiée depuis une coursive ou un petit-déjeuner disposé avec une précision militaire autour d’un bassin.
Un riad était d’abord une maison.
Une vraie maison de famille, organisée autour d’une cour ( un patio ) ou d’un jardin intérieur. Plusieurs générations pouvaient y vivre. On y recevait les proches, on y élevait les enfants, on y cuisinait, on y travaillait parfois et l’on s’y protégeait du bruit, de la chaleur et des regards extérieurs.

Depuis la rue, la façade ne disait presque rien. J’ai toujours aimé ce moment avant d’ouvrir difficilement une porte qui tient à peine debout, et qui laisse soudainement passer une scène surréaliste de beauté, de paisibilité et de bien-être…Le frisson, dans le silence. Pas de grandes fenêtres ouvertes sur le passage. Pas d’enseigne lumineuse. Pas de réception, de spa ni de panneau indiquant qu’un rooftop panoramique se trouvait à l’étage. Le luxe, lorsqu’il existait, regardait vers l’intérieur. Il se trouvait dans la fraîcheur du patio, le murmure d’une fontaine, l’ombre d’un oranger, les zelliges, les plafonds peints et l’épaisseur des murs.
Le riad n’était pas conçu pour être montré.
Il était conçu pour être habité.

C’est principalement à partir de la fin des années 1990 que de nombreuses maisons traditionnelles de la médina ont été restaurées et transformées en maisons d’hôtes. Le mot « riad » est alors progressivement devenu, dans l’esprit des voyageurs, le nom d’une expérience hôtelière typiquement marrakchie.

Cette transformation a sauvé beaucoup de bâtiments qui menaçaient ruine. Elle a redonné du travail aux mâalems, aux artisans en tout genre, du zellige, du bois sculpté, du tadelakt et du plâtre ciselé, du tataoui, du zouac…Mais elle a également changé peu à peu toute la médina, et son rythme.

Pour toute l’équipe de Verneuil, Cent mille dollars au soleil n’est pas seulement une poursuite entre deux camions Berliet. C’est un morceau de mémoire. Un instantané d’un Maroc qui n’existe plus tout à fait, mais dont chaque plan continue de vibrer.

Belmondo et Ventura n’ont pas seulement traversé Marrakech. Ils l’ont capturée. Ils l’ont figée dans une pellicule qui, soixante ans plus tard, nous permet encore de marcher dans leurs pas, de reconnaître un angle de rue, un foundouk disparu, une lumière qui n’a pas changé.

Regarder Cent mille dollars au soleil aujourd’hui, c’est accepter une étrange sensation : celle de voir un pays se transformer sous nos yeux, tout en restant fidèle à lui-même. Les riads sont devenus des maisons d’hôtes, les foundouks des souvenirs, les pistes du Sud des routes mieux tracées. Mais l’esprit, lui, n’a pas bougé. Il flotte encore dans la poussière, dans les regards, dans cette manière qu’a le Maroc de mêler le chaos et la beauté. Et pour nous, Européens, ce tourbillon donne parfois l’impression d’une liberté que nos pays ont oubliée.

Alors oui, Belmondo et Ventura ont retourné Marrakech et le Sud marocain.
Mais sans le savoir, ils ont aussi offert au Maroc l’un de ses plus beaux témoignages : celui d’une vibration ancienne, intacte, indomptable.
Un western sans chevaux, un road‑movie sans GPS, une archive sans prétention.
Un film qui, comme la ville, ne vieillit jamais vraiment.


Emmanuel

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