jeudi
6
août 2026

Le Petit Marrakchi

Actualité, news et événements à Marrakech par Emmanuel

Cent mille dollars au soleil : Belmondo, Ventura et le Marrakech de 1963

« Quand je pense qu’on a failli avoir des mots… »

C’est la réplique qui tue. Elle arrive après l’une des plus belles bagarres du cinéma français, lorsque Jean-Paul Belmondo et Lino Ventura comprennent enfin qu’ils viennent de se faire escroquer par la jolie brune, Pepa, interprétée par Andréa Parisy.

Il fut un temps où l’on pouvait entrer dans le palais de la Bahia avec Belmondo, Ventura et l’intention manifeste de démolir tout le mobilier. C’était avant…

Aujourd’hui, on y déambule gentiment au milieu d’une horde de touristes qui, pour la plupart, ne connaissent même pas l’existence de ce joyau du septième art. Derrière un groupe compact, entre deux téléphones levés vers les plafonds en cèdre et le magnifique patio du palais de la Bahia, on ne se doute pas qu’en 1963, Henri Verneuil y installait ses caméras et laissait deux des plus belles gueules du cinéma français se distribuer une quantité de bourre-pifs difficilement compatible avec la préservation du patrimoine marocain.

Le film s’appelle Cent mille dollars au soleil.

Il sortira en 1964, après avoir été tourné au Maroc l’année précédente.

Et si tu ne l’as jamais vu, autant te prévenir immédiatement : tu vas y retrouver la grande époque du « rock’n’roll », celle des années Audiard, nous sortons juste du tournage des « Tontons flingueurs », ce chef-d’œuvre qui traverse le temps. Au soleil ? Jean-Paul Belmondo, Lino Ventura, Bernard Blier, Gert Fröbe, Andréa Parisy, les dialogues du même Michel Audiard, les camions Berliet et les pistes marocaines… sans que personne ne ressente le besoin d’ajouter un super-héros en collant pour remplir la salle.

Mais pour nous, Marrakchis d’adoption, le véritable trésor du film ne se trouve pas dans le camion que tout le monde poursuit.

Il est tout autour…

Dans une place Jemaa el-Fna couverte d’automobiles, dans le quartier des tanneurs, dans les vieux foundouks du Moukef, dans les murs de la Bahia et dans cette lumière marocaine que le cinéma des années soixante savait filmer sans lui appliquer pléthor de filtres « coucher de soleil oriental » ou une quantité illimitée d’effets matrixés.

Cent mille dollars au soleil, c’est un western, une poursuite, une histoire de fric et de trahison.

Mais c’est aussi, presque involontairement, une extraordinaire archive du Marrakech d’avant.

Personnellement, je ne peux pas m’empêcher de faire le parallèle entre chaque image du film et le Maroc que je connais depuis vingt ans. De Jemaa el-Fna à Aït-Ben-Haddou, des routes de l’Atlas aux pistes du Sud, le frisson m’envahit à chaque virage.

Et le tout est enveloppé par la plume de Michel Audiard, la cerise sur le gâteau.

Cent mille dollars au soleil : un western avec les chevaux…dans le Berliet !

Le pitch : ( non pas le gâteau…): Castigliano, un transporteur un peu barbouze installé dans le sud Marocain fait l’acquisition d’un Berliet flambant neuf pour un transport un peu spécial de « sacs de ciment ». Mais comme il n’a aucune confiance dans les chauffeurs de sa flotte, il embauche un américain ( Steiner ) pour la mission, ce qui n’a pas manqué d’attirer l’attention de Rocco ( Belmondo, Bébel pour les intimes ) qui décide alors de subtiliser le fameux Berliet, et sa cargaison.
Et là, début des embrouilles.

Michel Audiard s’est occupé des dialogues dont quelques unes des ses expressions font encore tordre de rire les adeptes de l’artiste écrivain, et de tout une génération, il faut bien l’admettre…

Donc, après une soirée sournoisement bien arrosée, Rocco s’empare du fameux camion tout neuf et fait route vers le sud ou il pense fourguer la cargaison. Castigliano, furieux, lance alors Marec à sa poursuite. Marec, c’est Lino Ventura. Le poète que vous connaissez…
Henri Verneuil transforme alors le Maroc en farwest.
Les chevaux sont remplacés par des Berliet. Les selles deviennent des cabines surchauffées. Les saloons prennent la forme de garages, de gargotes poussiéreuses et d’hôtels perdus le long de routes dont on ne sait jamais très bien où elles conduisent.

Ici, pas un revolver. Sauf Rocco. Pour les autres, pelle, clé à molette, un cric, bout de pare-chocs ou une envolée lyrique à la Audiard. Et dans ce domaine là, la phrase peut faire beaucoup plus de dégâts.
En fait, toute la force du film repose sur trois manières différentes d’occuper l’écran, l’espace.

Belmondo: c’est le mouvement. Il provoque, sourit et manigance avec arrogance, et cette assurance qui finira par lui jouer des tours.
Ventura: c’est le poids. Démarche de bloc de granit, fragilité comprise, pas la peine de chercher un tutu dans sa garde robe…
Blier: C’est le verbe. Mitch-Mitch ne tarit pas de taquineries maison à chaque dépannage tout au long du film, tel le poète bienfaiteur à qui tu payes ta contribution sans même qu’il ne te parle d’argent…tout en finesse !
Et derrière eux, Audiard recharge.
Chez lui, les hommes ne parlent pas de leurs émotions, ils les emballent dans une insulte, les dissimulent derrière une plaisanterie ou les expriment directement en projetant leur interlocuteur dans le mobilier environnant. La fameuse poésie.
On pourrait presque regarder le film les yeux fermés.
Il resterait bien les moteurs, les coups, la poussière et la musique de Georges Delerue, celle qui accompagne notre pépère Mitch, et ses mots dévastateurs. Mais ce serait tout de même dommage, car il y a…Marrakech, et Essaouira ( Mogador ).

Marrakech en 1963 : quand le film devient une archive

Lorsque l’action revient à Marrakech, il se produit quelque chose d’étrange pour celui qui connaît la ville. On cesse presque de suivre l’histoire. On regarde derrière les acteurs.

On examine les façades, les rues, les véhicules et les passants. On essaie de reconnaître ce qui existe encore et de comprendre ce qui a disparu.

Le film n’avait évidemment pas pour ambition de réaliser un documentaire sur le Marrakech des années 1960. Pourtant, plus de soixante ans après son tournage, chacune de ces scènes est devenue un document historique.

Henri Verneuil filmait une poursuite. Il enregistrait aussi une ville.

Belmondo dans le quartier des tanneurs

Avant de retrouver Jemaa el-Fna, le film nous offre quelques images encore plus rares. Belmondo réapparaît dans les ruelles du secteur des tanneurs, du côté de Bab Debbagh et aux portes du Moukef, ou Moukhef selon les différentes transcriptions. C’est un Marrakech populaire, industrieux et sans maquillage.
Le cuir, les hommes, les animaux et les marchandises semblent encore partager le même espace. Rien ne paraît avoir été déplacé, nettoyé ou réorganisé pour faciliter le passage d’une équipe de cinéma.

Verneuil pose sa caméra au milieu de la vie. Et cette vie continue.

Le quartier des tanneurs existe toujours. Les méthodes de travail ont évolué, les ruelles ont changé et les visiteurs s’y aventurent désormais accompagnés de guides plus ou moins officiellement autoproclamés. Mais l’odeur, elle, a conservé une remarquable fidélité historique, oui, ça pue ! Il y a des patrimoines qui se contemplent. Celui-là commence par envahir tes narines.

Le Moukef et les foundouks de Marrakech

À proximité des tanneries se trouve le Moukef, l’un des vieux quartiers populaires de la médina de Marrakech. Le secteur, comme les quartiers voisins de Ben Youssef, abritait autrefois de nombreux foundouks. Le foundouk, c’était en quelque sorte le motel de l’époque. Mais un motel pour caravanes.
On y entrait avec ses marchandises et ses bêtes de somme. La cour centrale permettait de décharger les mulets, les chevaux ou les dromadaires. Le rez-de-chaussée servait d’écurie, d’atelier et d’entrepôt, tandis que les chambres de l’étage accueillaient les marchands. Ils venaient des campagnes du Haouz, des vallées de l’Atlas, du Souss et des grandes routes commerciales reliant Marrakech au Sahara. On y dormait. On y négociait. On y stockait les marchandises. On y réparait probablement ce qui avait souffert pendant le voyage. Et, comme dans tous les motels du monde, on devait aussi y raconter quelques histoires dont personne n’était réellement en mesure de vérifier la moitié.
Les foundouks étaient à la fois les hôtels, les entrepôts, les relais routiers et les plateformes logistiques de leur époque. C’est par eux qu’entraient dans Marrakech les marchandises, les voyageurs, les nouvelles et les rumeurs venues de très loin. La médina n’était donc pas uniquement un immense souk. Elle constituait le terminus d’un réseau commercial reliant les campagnes du Haouz, les montagnes de l’Atlas, les vallées du Sud marocain et, au-delà, les routes transsahariennes. Aujourd’hui, le quartier a changé, mais l’esprit subsiste encore dans quelques lieux emblématiques, comme le restaurant Le Foundouk, qui perpétue à sa manière l’âme de ces anciennes maisons-caravanes.

En faisant traverser ce quartier à Belmondo, Henri Verneuil pensait probablement filmer une transition entre deux scènes. Il enregistrait en réalité les dernières images d’un Marrakech encore profondément organisé autour des caravanes, de l’artisanat et du commerce traditionnel. Un monde qui, en 1963, n’avait pas encore tout à fait disparu.

À cette époque, un riad n’était pas un hôtel

Et puis il y avait les riads.
Ou plutôt, il y avait ces grandes maisons silencieuses derrière lesquelles on passait sans savoir exactement ce qu’elles dissimulaient. Dans le Marrakech de 1963, le riad à Marrakech n’évoquait pas encore une catégorie d’hébergement touristique, une piscine photographiée depuis une coursive ou un petit-déjeuner disposé avec une précision militaire autour d’un bassin.
Un riad était d’abord une maison.
Une vraie maison de famille, organisée autour d’une cour ( un patio ) ou d’un jardin intérieur. Plusieurs générations pouvaient y vivre. On y recevait les proches, on y élevait les enfants, on y cuisinait, on y travaillait parfois et l’on s’y protégeait du bruit, de la chaleur et des regards extérieurs.

Depuis la rue, la façade ne disait presque rien. J’ai toujours aimé ce moment avant d’ouvrir difficilement une porte qui tient à peine debout, et qui laisse soudainement passer une scène surréaliste de beauté, de paisibilité et de bien-être…Le frisson, dans le silence. Pas de grandes fenêtres ouvertes sur le passage. Pas d’enseigne lumineuse. Pas de réception, de spa ni de panneau indiquant qu’un rooftop panoramique se trouvait à l’étage. Le luxe, lorsqu’il existait, regardait vers l’intérieur. Il se trouvait dans la fraîcheur du patio, le murmure d’une fontaine, l’ombre d’un oranger, les zelliges, les plafonds peints et l’épaisseur des murs.
Le riad n’était pas conçu pour être montré.
Il était conçu pour être habité.

C’est principalement à partir de la fin des années 1990 que de nombreuses maisons traditionnelles de la médina ont été restaurées et transformées en maisons d’hôtes. Le mot « riad » est alors progressivement devenu, dans l’esprit des voyageurs, le nom d’une expérience hôtelière typiquement marrakchie.

Cette transformation a sauvé beaucoup de bâtiments qui menaçaient ruine. Elle a redonné du travail aux mâalems, aux artisans en tout genre, du zellige, du bois sculpté, du tadelakt et du plâtre ciselé, du tataoui, du zouac…Mais elle a également changé peu à peu toute la médina, et son rythme.

Pour toute l’équipe de Verneuil, Cent mille dollars au soleil n’est pas seulement une poursuite entre deux camions Berliet. C’est un morceau de mémoire. Un instantané d’un Maroc qui n’existe plus tout à fait, mais dont chaque plan continue de vibrer.

Belmondo et Ventura n’ont pas seulement traversé Marrakech. Ils l’ont capturée. Ils l’ont figée dans une pellicule qui, soixante ans plus tard, nous permet encore de marcher dans leurs pas, de reconnaître un angle de rue, un foundouk disparu, une lumière qui n’a pas changé.

Regarder Cent mille dollars au soleil aujourd’hui, c’est accepter une étrange sensation : celle de voir un pays se transformer sous nos yeux, tout en restant fidèle à lui-même. Les riads sont devenus des maisons d’hôtes, les foundouks des souvenirs, les pistes du Sud des routes mieux tracées. Mais l’esprit, lui, n’a pas bougé. Il flotte encore dans la poussière, dans les regards, dans cette manière qu’a le Maroc de mêler le chaos et la beauté. Et pour nous, Européens, ce tourbillon donne parfois l’impression d’une liberté que nos pays ont oubliée.

Alors oui, Belmondo et Ventura ont retourné Marrakech et le Sud marocain.
Mais sans le savoir, ils ont aussi offert au Maroc l’un de ses plus beaux témoignages : celui d’une vibration ancienne, intacte, indomptable.
Un western sans chevaux, un road‑movie sans GPS, une archive sans prétention.
Un film qui, comme la ville, ne vieillit jamais vraiment.


Emmanuel

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